Université L2 — licence de mathématiques

Espaces normés et applications linéaires continues — 10 exercices corrigés L2

Ce chapitre étudie les normes, la topologie associée, la complétude et la continuité linéaire. Les espaces sont réels sauf indication contraire ; les arguments portant sur les suites de fonctions précisent toujours la norme utilisée.

L'essentiel à retenir

  • Une norme NN vérifie la séparation, l'homogénéité N(λx)=∣λ∣N(x)N(\lambda x)=|\lambda|N(x) et l'inégalité triangulaire.
  • Deux normes sont équivalentes s'il existe a,b>0a,b>0 tels que aN1(x)≤N2(x)≤bN1(x)aN_1(x)\leq N_2(x)\leq bN_1(x) pour tout xx. En dimension finie, toutes les normes sont équivalentes.
  • Une application linéaire TT est continue si et seulement s'il existe C≥0C\geq0 tel que ∥Tx∥≤C∥x∥\|Tx\|\leq C\|x\|. Sa norme est ∥T∥=sup⁡∥x∥≤1∥Tx∥\|T\|=\sup_{\|x\|\leq1}\|Tx\|.
  • Un espace de Banach est un espace normé complet. Un sous-espace fermé d'un espace de Banach est complet pour la norme induite.

Exercice 1 — Une norme définie par un changement de coordonnées

Sur R2\mathbb R^2, on pose N(x,y)=∣x+y∣+∣x−y∣N(x,y)=|x+y|+|x-y|.
  1. Montrer que NN est une norme et la comparer exactement à ∥⋅∥∞\|\cdot\|_\infty.
  2. Déterminer sa boule unité fermée et comparer NN à la norme euclidienne.
Corrigé détaillé
  1. L'application A(x,y)=(x+y,x−y)A(x,y)=(x+y,x-y) est linéaire et inversible, car det⁡A=−2\det A=-2. Ainsi N=∥A(⋅)∥1N=\|A(\cdot)\|_1 est une norme. Si ∣x∣≥∣y∣|x|\geq|y|, les deux nombres x+y,x−yx+y,x-y ont le signe de xx, d'où N=2∣x∣N=2|x| ; le cas opposé donne N=2∣y∣N=2|y|. Donc N=2∥⋅∥∞N=2\|\cdot\|_\infty.
  2. La boule est le carré [−1/2,1/2]2[-1/2,1/2]^2. Comme ∥z∥∞≤∥z∥2≤2∥z∥∞\|z\|_\infty\leq\|z\|_2\leq\sqrt2\|z\|_\infty, on obtient 2∥z∥2≤N(z)≤2∥z∥2\sqrt2\|z\|_2\leq N(z)\leq2\|z\|_2. Les égalités sont atteintes respectivement pour (1,1)(1,1) et (1,0)(1,0).

Exercice 2 — Deux normes non équivalentes sur les fonctions continues

Sur C([0,1])C([0,1]), considérer ∥f∥1=∫01∣f(t)∣ dt\|f\|_1=\int_0^1|f(t)|\,dt et ∥f∥∞=max⁡∣f∣\|f\|_\infty=\max|f|.
  1. Établir une comparaison et montrer que les normes ne sont pas équivalentes.
  2. Montrer que l'évaluation f↦f(1)f\mapsto f(1) est continue pour l'une mais pas pour l'autre.
Corrigé détaillé
  1. On a ∥f∥1≤∥f∥∞\|f\|_1\leq\|f\|_\infty. Pour fn(t)=tnf_n(t)=t^n, ∥fn∥∞=1\|f_n\|_\infty=1 et ∥fn∥1=1/(n+1)\|f_n\|_1=1/(n+1). Une estimation ∥f∥∞≤C∥f∥1\|f\|_\infty\leq C\|f\|_1 imposerait 1≤C/(n+1)1\leq C/(n+1), impossible.
  2. Pour la norme uniforme, ∣f(1)∣≤∥f∥∞|f(1)|\leq\|f\|_\infty et la norme de l'évaluation vaut 11, atteinte sur la constante 11. Pour la norme intégrale, fn→0f_n\to0 mais fn(1)=1f_n(1)=1 : l'évaluation n'est donc pas continue.

Exercice 3 — Norme d'un opérateur matriciel

Soit T(x,y)=(x+2y,−x+y)T(x,y)=(x+2y,-x+y).
  1. Calculer sa norme opératorielle lorsque départ et arrivée portent la norme infinie.
  2. Faire le même calcul pour la norme 11 et vérifier l'optimalité des constantes.
Corrigé détaillé
  1. Si M=max⁡(∣x∣,∣y∣)M=\max(|x|,|y|), alors ∣x+2y∣≤3M|x+2y|\leq3M et ∣−x+y∣≤2M|-x+y|\leq2M, donc ∥T∥∞→∞≤3\|T\|_{\infty\to\infty}\leq3. Avec (x,y)=(1,1)(x,y)=(1,1), l'image vaut (3,0)(3,0) : la norme est 33.
  2. On a ∣x+2y∣+∣−x+y∣≤2∣x∣+3∣y∣≤3(∣x∣+∣y∣)|x+2y|+|-x+y|\leq2|x|+3|y|\leq3(|x|+|y|). Le vecteur (0,1)(0,1) a pour image (2,1)(2,1), de norme 11 égale à 33. Ainsi ∥T∥1→1=3\|T\|_{1\to1}=3. Les deux valeurs correspondent aux maxima des sommes absolues des lignes puis des colonnes.

Exercice 4 — Distance à un sous-espace fermé

Dans C([0,1])C([0,1]) muni de la norme uniforme, soit F={g:g(0)=0}F=\{g:g(0)=0\}.
  1. Montrer que FF est fermé et calculer d(f,F)d(f,F).
  2. Montrer que C([0,1])=F⊕R1C([0,1])=F\oplus\mathbb R\mathbf1 et calculer la norme de la projection sur les constantes.
Corrigé détaillé
  1. L'évaluation en 00 est continue puisque ∣g(0)∣≤∥g∥∞|g(0)|\leq\|g\|_\infty ; son noyau FF est fermé. Pour g∈Fg\in F, ∥f−g∥∞≥∣f(0)∣\|f-g\|_\infty\geq|f(0)|. Le choix g=f−f(0)1g=f-f(0)\mathbf1 donne l'égalité, donc d(f,F)=∣f(0)∣d(f,F)=|f(0)|.
  2. La décomposition f=(f−f(0)1)+f(0)1f=(f-f(0)\mathbf1)+f(0)\mathbf1 existe. Son unicité vient de F∩R1={0}F\cap\mathbb R\mathbf1=\{0\}. La projection est P(f)=f(0)1P(f)=f(0)\mathbf1 ; ∥P(f)∥∞=∣f(0)∣≤∥f∥∞\|P(f)\|_\infty=|f(0)|\leq\|f\|_\infty, avec égalité pour f=1f=\mathbf1. Donc ∥P∥=1\|P\|=1.

Exercice 5 — Complétude et norme intégrale

Pour n≥2n\geq2, définir fnf_n sur [0,1][0,1] par 00 sur [0,1/2][0,1/2], par n(t−1/2)n(t-1/2) sur [1/2,1/2+1/n][1/2,1/2+1/n], puis par 11.
  1. Montrer que (fn)(f_n) est de Cauchy pour ∥⋅∥1\|\cdot\|_1.
  2. Prouver qu'elle n'a pas de limite dans C([0,1])C([0,1]) pour cette norme.
Corrigé détaillé
  1. Soit h=1(1/2,1]h=\mathbf1_{(1/2,1]}. Le seul écart est le triangle de base 1/n1/n et de hauteur 11, donc ∫01∣fn−h∣=1/(2n)\int_0^1|f_n-h|=1/(2n). Ainsi ∥fn−fm∥1≤1/(2n)+1/(2m)\|f_n-f_m\|_1\leq1/(2n)+1/(2m) : la suite est de Cauchy.
  2. Si une fonction continue ff vérifiait ∥fn−f∥1→0\|f_n-f\|_1\to0, l'inégalité triangulaire donnerait ∫∣f−h∣=0\int|f-h|=0. Sur (0,1/2)(0,1/2), la continuité imposerait f=0f=0 ; sur (1/2,1)(1/2,1), elle imposerait f=1f=1. Les limites à gauche et à droite en 1/21/2 seraient incompatibles. Cet espace normé n'est donc pas complet.

Exercice 6 — Opérateur de Volterra

Sur C([0,1])C([0,1]) avec la norme uniforme, poser (Vf)(x)=∫0xf(t) dt(Vf)(x)=\int_0^x f(t)\,dt.
  1. Calculer ∥V∥\|V\|.
  2. Montrer que Vnf(x)=1(n−1)!∫0x(x−t)n−1f(t) dtV^nf(x)=\frac1{(n-1)!}\int_0^x(x-t)^{n-1}f(t)\,dt et en déduire ∥Vn∥\|V^n\|.
Corrigé détaillé
  1. ∣Vf(x)∣≤x∥f∥∞≤∥f∥∞|Vf(x)|\leq x\|f\|_\infty\leq\|f\|_\infty. Pour f=1f=1, Vf(x)=xVf(x)=x, donc ∥V∥=1\|V\|=1.
  2. La formule est vraie pour n=1n=1. En intégrant une fois de plus et en échangeant les intégrales sur 0≤t≤s≤x0\leq t\leq s\leq x, le noyau devient ∫tx(s−t)n−1/(n−1)! ds=(x−t)n/n!\int_t^x(s-t)^{n-1}/(n-1)!\,ds=(x-t)^n/n!, ce qui donne l'induction. Par conséquent ∣Vnf(x)∣≤∥f∥∞xn/n!|V^nf(x)|\leq\|f\|_\infty x^n/n!. Pour f=1f=1, Vnf=xn/n!V^nf=x^n/n! ; ainsi ∥Vn∥=1/n!\|V^n\|=1/n!.

Exercice 7 — Équation intégrale par contraction

Résoudre dans C([0,1])C([0,1]) l'équation f(x)=1+12∫0xf(t) dtf(x)=1+\frac12\int_0^x f(t)\,dt.
  1. Justifier l'existence et l'unicité par un théorème de point fixe.
  2. Calculer la solution et une borne d'erreur pour les itérations partant de f0=1f_0=1.
Corrigé détaillé
  1. L'espace muni de ∥⋅∥∞\|\cdot\|_\infty est complet. Pour Φ(f)=1+Vf/2\Phi(f)=1+Vf/2, ∥Φ(f)−Φ(g)∥∞≤12∥f−g∥∞\|\Phi(f)-\Phi(g)\|_\infty\leq\frac12\|f-g\|_\infty. Le théorème de contraction donne un unique point fixe.
  2. L'équation rend ff dérivable et donne f′=f/2f'=f/2, f(0)=1f(0)=1, donc f(x)=ex/2f(x)=e^{x/2}. L'itération fournit fn(x)=∑k=0nxk/(2kk!)f_n(x)=\sum_{k=0}^n x^k/(2^kk!). La borne générale vaut ∥f−fn∥∞≤(1/2)n∥f1−f0∥∞/(1−1/2)=2−n\|f-f_n\|_\infty\leq(1/2)^n\|f_1-f_0\|_\infty/(1-1/2)=2^{-n}. La formule de Taylor fournit aussi e1/2/(2n+1(n+1)!)e^{1/2}/(2^{n+1}(n+1)!).

Exercice 8 — Compacité dans un espace de suites

Dans ℓ2(N)\ell^2(\mathbb N), soit ene_n la suite unité de rang nn.
  1. Montrer que la boule unité fermée n'est pas compacte.
  2. Étudier la compacité de K={0}∪{en/n:n≥1}K=\{0\}\cup\{e_n/n:n\geq1\}.
Corrigé détaillé
  1. Pour n≠mn\ne m, ∥en−em∥22=2\|e_n-e_m\|_2^2=2. Aucune sous-suite de (en)(e_n) n'est de Cauchy, donc aucune n'est convergente. Dans un espace métrique, la compacité implique que toute suite possède une sous-suite convergente ; la boule unité n'est donc pas compacte.
  2. On a ∥en/n∥2=1/n→0\|e_n/n\|_2=1/n\to0. Pour une suite dans KK, soit une valeur apparaît infiniment souvent, donnant une sous-suite constante, soit on peut extraire des indices tendant vers l'infini, donnant une sous-suite convergeant vers 00. Ainsi KK est séquentiellement compact, donc compact.

Exercice 9 — Norme pondérée et opérateur de décalage

Sur R3\mathbb R^3, poser N(x,y,z)=∣x∣+2∣y∣+4∣z∣N(x,y,z)=|x|+2|y|+4|z| et S(x,y,z)=(y,z,0)S(x,y,z)=(y,z,0).
  1. Calculer ∥S∥\|S\| pour cette norme.
  2. Calculer (I−S)−1(I-S)^{-1} et donner une majoration de sa norme.
Corrigé détaillé
  1. N(S(x,y,z))=∣y∣+2∣z∣≤12N(x,y,z)N(S(x,y,z))=|y|+2|z|\leq\frac12N(x,y,z). Pour (0,1,0)(0,1,0), le quotient vaut 1/21/2, donc ∥S∥=1/2\|S\|=1/2.
  2. Comme S3=0S^3=0, (I−S)(I+S+S2)=I(I-S)(I+S+S^2)=I. Ainsi (I−S)−1(x,y,z)=(x+y+z,y+z,z)(I-S)^{-1}(x,y,z)=(x+y+z,y+z,z). La sous-multiplicativité donne une borne 1+1/2+1/4=7/41+1/2+1/4=7/4. Elle est exacte : sur (0,0,1)(0,0,1), le quotient vaut (1+2+4)/4=7/4(1+2+4)/4=7/4. Donc ∥(I−S)−1∥=7/4\|(I-S)^{-1}\|=7/4.

Exercice 10 — Équivalence des normes en dimension finie

Soit NN une norme sur Rd\mathbb R^d.
  1. Montrer directement que N(x)≤C∥x∥2N(x)\leq C\|x\|_2 pour une constante explicite en fonction des N(ei)N(e_i).
  2. En déduire, par compacité, une minoration N(x)≥c∥x∥2N(x)\geq c\|x\|_2 avec c>0c>0.
Corrigé détaillé
  1. Par décomposition dans la base canonique, N(x)≤∑i∣xi∣N(ei)N(x)\leq\sum_i|x_i|N(e_i). Cauchy-Schwarz donne N(x)≤C∥x∥2N(x)\leq C\|x\|_2, où C=(∑iN(ei)2)1/2C=(\sum_iN(e_i)^2)^{1/2}. De plus ∣N(x)−N(y)∣≤N(x−y)≤C∥x−y∥2|N(x)-N(y)|\leq N(x-y)\leq C\|x-y\|_2 : NN est continue pour la topologie euclidienne.
  2. La sphère euclidienne est compacte, donc NN y atteint un minimum cc. Ce minimum est strictement positif puisque la sphère ne contient pas 00. Pour x≠0x\ne0, l'homogénéité donne N(x)=∥x∥2N(x/∥x∥2)≥c∥x∥2N(x)=\|x\|_2N(x/\|x\|_2)\geq c\|x\|_2 ; le cas x=0x=0 est immédiat.